Interview avec Riad Sattouf

Riad Sattouf est un auteur de bande dessinée et réalisateur, notamment connu pour L’Arabe du futur et Les Cahiers d’Esther.

Parrain de l’édition 2026 du festival Mot pour Mots, il nous fait l’honneur d’accompagner cette nouvelle édition. À cette occasion, découvrez son interview exclusive réalisée pour le festival.

Interview réalisé par Grégoire Leménager, journaliste au Le Nouvel Obs.

Riad Sattouf ©Francesca Mantovani

Quel rapport entretenez-vous avec les festivals littéraires ?

Quand j'étais ado, j’étais allé à un festival de bande dessinée en Bretagne et j'avais été extrêmement impressionné par le monde qui venait voir des auteurs penchés sur leurs albums en train de dessiner... Ca m’avait fasciné, même si ça me semblait complètement inaccessible. Plus tard j’ai participé à énormément de festivals de BD, je m’y sentais parfois un peu seul, mais ça m’a toujours permis de rencontrer des gens très marrants, des autrices et des auteurs, comme Emile Bravo par exemple, qui m’a beaucoup aidé à mes débuts. Et des lectrices et des lecteurs ! Même quand je n’avais pas de succès, ça me plaisait beaucoup, que quelqu’un se perde et regarde mon album…

Vous racontez ces débuts discrets dans le tome 6 de “l’Arabe du futur”. Depuis, vous avez changé de catégorie…

C’est vrai, j’ai beaucoup plus de mal à discuter avec tous ceux qui viennent me voir. Mais c’est toujours humainement très puissant. J’ai choisi un métier d’introverti, je passe mes journées enfermé à réfléchir ; donc le contact avec les lecteurs est l'exact opposé de mon quotidien. Et j’avoue que tous ces gens qui défilent pour me dire qu’ils aiment mon travail, ça fait du bien ! J’ai beaucoup de chance, je touche du bois pour que ça continue… En tant qu’auteur, avoir un contact direct avec des lecteurs est passionnant : ils me parlent de choses qui les ont touchés dans mes livres et que je n’avais pas forcément vues… Être à leur écoute peut même déclencher certains projets. Par exemple, à la fin de “l’Arabe du futur”, j’hésitais beaucoup à reprendre l’histoire du point de vue de mon frère “volé”. J’avais peur que tout le monde en ait marre… C'est l'enthousiasme d'une salle entière qui m'a rassuré et convaincu de dessiner “Moi, Fadi”. C’était très fort, j’avais presque l’impression d’être un homme politique en train de crier “c’est notre projet” (rires) ! Les livres, on les fait d’abord pour soi, tout seul, mais c’est bien aussi d’écouter ceux et celles qui les lisent. Leur amour est souvent plus important que ce qu’on peut imaginer.

Le premier volume de “Moi, Fadi” est sorti à l’automne 2024. Avez-vous toujours le projet d’en faire une trilogie ?

Oui, je suis en train d'écrire le tome 2, qui sortira en 2027. Mais d’abord je crois qu’il y aura le tome 2 du “Jeune Acteur”, sur l’histoire de Vincent Lacoste, à la rentrée prochaine.

Pendant le festival, vous allez monter sur scène avec Théo Grosjean, le premier auteur que vous éditez aux Livres du Futur… pourquoi lui ?

J'ai monté cette maison d'édition pour publier mes albums en étant le maître de tout le cockpit. Mais je suis content aussi d’accompagner Théo. Je l’ai découvert grâce à la vraie Esther (dont Riad Sattouf a raconté l’adolescence dans “les Cahiers d’Esther”, NdlR.). Pour me provoquer, elle m’avait dit : “J’adore cet auteur, tu ne trouves pas qu’il est meilleur que toi ?” Il s’était lancé dans une BD d’inspiration autobiographique qui est devenue “le Petit gendarme ou l’Enfance de Riquet”... Or les émotions de l’enfance me bouleversent. Les expériences qui les font naître sont très variées d’un individu à l’autre, mais ça me touche de voir comment elles peuvent définir l’adulte qu’il sera plus tard. Et puis, je me sens proche de Théo car il a la même structure mentale que moi : il est obsédé par la BD. Je suis une sorte de "geek" de la BD, j’en fais toute la journée, j’en lis, je collectionne des éditions originales et des petits dessins originaux… c’est une sorte d’obsession…

Vous venez aussi d’illustrer “Terre des hommes”, d’Antoine de Saint-Exupéry…

J'ai adoré. Je voudrais illustrer tous ses autres romans d'aviation, en commençant par “Vol de nuit”. J'idolâtre Saint-Exupéry depuis mon adolescence : je ne venais pas du tout d’un milieu cultivé, mais j’étais fasciné par l'aéropostale, par sa double vie de pilote et d'écrivain, par sa manière de décrire à la fois la brutalité et la dureté masculine du milieu et l’émerveillement face au monde. C’était un peu mégalomane, mais je m'identifiais à cet homme au physique un peu gauche qui écrivait des livres… C'est vraiment un rêve d'enfant d'avoir pu illustrer “Terre des hommes” dans la collection blanche de Gallimard, qui a quelque chose de sacré. Pour moi, les livres sont des objets magiques qui ont le pouvoir de changer la vie des gens. Ils méritent une révérence presque religieuse. Je collectionne des éditions originales de Kessel un peu comme des reliques, vous savez…

A La Villette, vous allez également dessiner en public… et en musique. Est-ce quelque chose que vous aimez faire ?

Pour être honnête, je ne l'ai jamais fait et je suis à deux doigts de le regretter tellement j'ai peur ! Vanessa Wagner, qui est une immense pianiste, a accepté de m’accompagner parce qu’elle est adorable… J’écoute souvent ses disques en dessinant seul chez moi. Mais je me demande encore ce que je vais bien pouvoir faire sur scène pour être à son niveau!

Le festival s’appelle Mot pour Mots : quel est votre mot préféré ?

J’adore le mot “futur”. Contrairement à beaucoup d'idées reçues, je ne pense pas que “c’était mieux avant” : il me semble même que notre monde actuel est “moins pire” qu’avant... “Futur” est un mot porteur de grandes promesses. C’était le cas dans mon enfance, ça doit le rester.

Avez-vous un conseil de lecture pour l’été ?

Je ne sais pas si c’est une lecture « d’été » mais j’ai adoré la petite bande dessinée de Robert Crumb récemment sortie chez Cornelius, « Chroniques de la paranoïa ». Crumb, le plus grand auteur de bande dessinée vivant, légende absolue, sort de sa retraite pour livrer quelques histoires très drôles et anxiogènes sur sa façon de voir le monde moderne… j’adore totalement tout ce qu’il fait !